L’intégration des musulmans passe-t-elle par les minarets?

Posté dans : Politique | 8
Drôle d’idée de se prononcer sur les minarets. Les musulmans n’en ont jamais demandé.

Interdire les minarets, est-ce vraiment la solution à « l’intégration » des musulmans de Suisse ? Un pas vers l’égalité homme-femme? L’UDC aurait-elle raison? Le discours autour de l’initiative fédérale reprend un schéma classique couramment utilisé par une partie de la droite conservatrice : une incitation à la haine raciale visant à l’exclusion. À l’approche du 29 novembre, aux musulmans d’en faire les frais. C’est un fait, mais dans un contexte où l’islamophobie est généralisée, le tableau n’est cependant pas si noir ; nous sommes loin de fermer le chapitre de l’Islam en Suisse. Voyez plutôt.

En France, pays où j’ai vecu, un débat semblable a eu lieu dans les années 90, non pas sur les minarets mais sur la construction des mosquées. A la suite des attentats de St-Michel en 1995, les élus ont compris l’avantage de construire des mosquées pour permettre de faire sortir l’islam des salles de prières aménagées dans les caves. Ce qui a pignon sur rue est plus facile à contrôler tout en permettant de montrer un autre visage d’un islam local, qui a sa place dans les institutions. L’étape suivante de ce processus de reconnaissance a été de donner une vitrine officielle avec la création du Conseil Francais du Culte Musulman.

Bien que l’Hexagone n’ait de loin pas réglé tous ses problèmes vis-à-vis de sa population musulmane, il a, à tort ou à raison – et j’ai mes propres hésitations sur le CFCM – permis l’émergence d’un « Islam de France ». Voter sur la construction des minarets démontre au moins que les choses bougent, sans vraiment susciter une réelle réflexion sur l’intégration des musulmans. Lesquels ? Les Laïc(que)s ? Les converti(e)s ? Les pratiquant(e)s ? Ceux du Maghreb ? D’Asie du sud-est ou des Balkans ? Eux tous ! Oui, tous ces musulmans au mode de vie incompatible avec la société occidentale. D’ailleurs, rien qu’à voir les affiches, on comprendra que l’on ne parle pas de minarets ou de la société civile, mais des femmes en burqa mal-intégrées, piétinant le sacré drapeau suisse percé de minarets guerriers. Et on ose ensuite crier à la censure.

Mais l’intégration, ça veut dire quoi, au juste? J’ai ma propre vision de l’intégration. Dès mon arrivée à Zurich en 2004, j’ai tenu fermement à travailler. Je reste convaincue que le travail est un moteur d’intégration. Les langues et le savoir aussi – je perfectionne mon français, j’apprends l’allemand, je prends des cours du soir – tout pour aller de l’avant et montrer que je mérite ma place ici. Je rencontre et fréquente des Suisses, je ne reste pas « avec les américains » (très courant chez mes compatriotes) ou « avec les musulmans. » J’essaie de comprendre ce pays et ses coutumes et m’y adapter. Que reste-t-il à faire? La société civile ne permet-elle pas un espace de vie où la religion a toute sa place? Ne puis-je pas être musulmane et intégrée? L’UDC me dit que non, je suis trop musulmane.

Et dans ce contexte, comment vivre sa foi ? Une simple croyante n’a pourtant pas besoin de grand-chose pour y parvenir. Le plus important étant de vivre avec pragmatisme et sans chercher la confrontation. Le voile est mal vu au travail? Et bien pour prouver que je ne suis pas en Suisse pour « prendre les allocs », je travaille sans. C’est l’heure de la prière alors que je suis en train de faire l’apéro avec les amis? Je me cache dans un coin discrètement pour la minute et demi qu’il me faut pour l’accomplir. Le plus important c’est que comme pour toute religion, le désir de chacun et chacune c’est de la vivre sans prise de tête, en accord avec ses principes mêmes non religieux mais aussi en accord avec les règles de la société.

Qu’on soit clair sur les minarets, cela n’est qu’une partie de la tradition architecturale musulmane, la valeur d’une mosquée ne se mesure pas à la taille d’un minaret. D’ailleurs, la plupart des mosquées dans les pays occidentaux sont situées dans des bâtiments reconvertis, alors que la plupart des minarets se trouvent sur les mosquées construites et conçues en tant que telles. Je tiens ici à rappeler que souvent en Occident, ces mosquées conçues spécialement pour être des mosquées sont financées par des gouvernements étrangers (mosquée du Petit-Saconnex par exemple). Encore une fois, peut-être les Français n’ont pas eu tort d’avoir voulu créer un « Islam de France. »

Et la Suisse? Un minaret ou pas à Lausanne, ville où je réside depuis bientôt cinq ans, ne changera pas ma façon de pratiquer ma foi. Mais cela génère un climat malsain encourageant les amalgames, où le minaret, et par conséquent l’Islam, est vu comme une ostentation péjorative et nuisible à la tranquillité suisse. Dans l’émission Forum de la RSR et dans les colonnes du Temps, le Vaudois Jacques-André Haury a pris la parole pour dire que les musulmans devraient se contenter d’être une « religion cadette. » Je ne savais pas que les musulmans de Suisse revendiquaient l’emprise totale du pays. Je ne demande qu’à redevenir adepte d’une « religion cadette », que l’Islam sorte de ce bocal médiatique. L’initiative ne vise pas les minarets, elle vise plutot « le péril vert ». Donc moi. De prendre les minarets comme message haineux montre bien l’ignorance et le dedain que l’UDC révèle dans ses attitudes provocatrices.

Pour terminer, petite réflexion d’un lecteur américain de Swissinfo : « où est le mal dans les minarets? Si vous avez confiance en votre culture, votre tradition et votre religion, vous ne serez pas menacés par un groupe d’individus qui tente d’introduire sa propre version des choses. Peut-être que ce debat en dit plus sur le déclin annoncé de la culture suisse que sur la montée de la culture musulmane Suisse. »

À moins que ce ne soit le déclin de l’UDC.

(Citation d’origine: « What’s the problem with minarets? » asked one reader in the US. « If you have confidence in your culture, tradition and religion, you’re not threatened by another group trying to bring in its own version. Perhaps this debate says more about the decline of Swiss culture than the rise of Muslim culture in Switzerland… » )

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Nicole

8 réponses

  1. Rose
    | Répondre

     Tout simplement excellent! Merci Nicole!

    • lie
      | Répondre

      Très bon post, tout est dit, three cheers for Nicole.

      • nicole
        | Répondre

        Merci beaucoup, Lie et Rose, ca fait plaisir!

  2. bondynoise
    | Répondre

    Nicole,

    Malheureusement, votre vision de l’intrégation n’est pas partagée par tous les musulmans en France. Vous êtes une convertie et vous ne pouvez faire table rase de votre culture . C’est sans doute plus difficile pour les personnes qui n’ont été éduquées que dans la religion musulmane.Vous avez une grande ouverture d’esprit, de par vos séjours dans différents pays. Vous désirez vous insérer dans la société suisse et vous le prouvez en apprenant les langues du pays( à quand le Rätoromanisch et l’italien?), en fréquentant des Suisses, en faisant preuve de discrétion. La religion, en ce qui me concerne ,devrait rester dans la sphère privée, mais certains  croyants envahissent l’espace public.

    J’ai remarqué que vous ne portez pas le voile sur votre photo .

    • nicole
      | Répondre

      Bonsoir Bondynoise! Un plaisir aussi de voir votre commentaire.

      (avec mes excuses pour le clavier sans accents)
      Si je vous ai bien comprise, je ne sais pas si mon « ouverture d’esprit » est liee au simple fait de ne pas etre nee musulmane et d’avoir pu voyager dans ma vie.  Mais suis d’accord de ne pas avoir pu faire table rase sur ma culture d’origine, je resterai toujours une paysanne du sud des USA, une region qui n’est pas particulierement connue pour sa tolerance. :) Ceci dit je trouve quelque part normal que certains musulmans se replient sur eux-memes – pour la meme raison que les europeens ont peur des musulmans, les musulmans ne vont pas naturellement vers les autres! La peur de l’inconnu. Ce qui pousse certains, surtout ceux qui connaissent mal la religion, de revendiquer l’Islam pour affirmer leur culture d’origine face a cette peur et rejet de l’inconnu. Avec toutes les consequences qu’on rencontre malheureusement trop souvent des deux cotes.

      J’ai neanmoins une petite precision en ce qui concerne ma photo. Les lecteurs assidus du LBB noteront que je viens de changer de photo et dans l’ancienne j’avais bien un hijab visible.  Par contre, dans cet article j’ai dit, et je l’assume, ne pas porter le voile tout le temps. Cette nouvelle photo reflete ma double identite de « hijabi a mi-temps » dans le sense ou, oui, il n’y a pas de voile, mais de par le cadrage on ne voit ni mes cheveux ni mes oreilles, et peut-etre seulement une partie infine de mon cou, tres peu visible due a la taille de cette photo. Une photo que j’estime donc conforme avec ma facon de vivre mon Islam et la facon dont j’ai envie d’etre « vu. » Une incoherence, certes, quand je constate que plein de monde a Lausanne a deja vu mes cheveux, mais je suis tres incoherente comme fille.  Bien a vous.

      • romuald
        | Répondre

        La question que je me pose, et elle s’adresse en fait à tous les croyants, c’est de connaître les motivations quant au fait d’afficher sa croyance dans l’espace public.

        Je ne comprends pas plus les catholiques et leur crucific autour du cou, que les juifs et leur kippa (je ne parle même pas des ultra-orthodoxes avec les papillotes etc), les bouddhistes avec leur toge orange ou les musulmans avec la barbe, la djellabah et la calotte sur la tête pour les hommes, ou le voile voire le voile intégral pour les femmes.

        La foi n’est-elle pas une affaire concernant une personne et l’entité supérieure qu’elle considère comme son dieu, celui à qui le croyant doit rendre des comptes?

        Autrefois les églises élevaient haut leur clocher pour être visibles et porter ainsi plus loin le message de dieu; je suppose que pour les mosquées ottomanes et leurs minarets, il en était de même.
        On est donc dans l’ostensibilité, la visibilité forcée, finalement imposée. Et encore, les cloches tendent à disparaître, les chant des muezzins ne se fait pas entendre dans nos contrées européennes.

        Visibilité donc, et ce, alors que personne n’a jamais vu ces fameux dieux….
        Cette ostensibilité est d’autant plus troublante pour l’islam, que la représentation graphique y est proscrite.

        Bref, le paraître, càd cette image que les croyants – encore une fois, catholiques arborant un crucifix, juifs coiffés d’une kippa, musulman(e)s de la barbe-djellabah/voile; je ne vise donc pas là les seuls musulmans - veulent renvoyer d’eux-mêmes aux autres est-il une nécessité pour vivre sa foi?
        N’est-il pas possible de la vivre, sans l’exprimer (sous-entendu, ostensiblement)?

        • Anonyme
          | Répondre

          Romuald,

          Vous en voyez souvent des cathos qui portent des crucifix? Peut-être les traditionalistes et les croyants étrangers.Vous oubliez les protestants qui n’affichent pas leur identité religieuse. Je côtoie des bonnes soeurs, j’en ai dans ma famille et elles ne portent pas de croix. Rien ne les différencie du commun des mortels. Quand elles sont chez moi, elles ne fréquentent pas l’église. Elles ne cherchent pas à convertir mes petits-enfants, n’hésitent pas à remettre en question leur religion et les propos du pape. D’autre part, je doute fort que, celles qui les arborent les exhibent , surtout à cette époque de l’année!Sous les manteaux, ce n’est pas visible.Je porte une croix d’Agadès, un souvenir de mes années passées en Afrique, ça ne signifie pas que je suis croyante. 

          • Anonyme
            |

            Le commentaire de 15h12 est de bondynoise

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